Allez, raconte ta transat… !

Oui, je sais, il faut que je te raconte cette transat en famille.

Avant, le marin était pudique voire taiseux. En rentrant d’une campagne de pêche sur les bancs de Rockall ou d’une transpacifique tracée au sextant, il ne racontait ses périples hauturiers qu’à demi­-mots, au fond du pub, une fois le verbe échauffé par l’alcool et cela renforçait l’aura de l’Aventurier des mers avec un grand A, qui comme un soldat rentré du front ne s’attend pas à ce que le terrien comprenne l’indicible.

C’était avant le GPS, la communication par satellite, les logiciels de navigation, les balises de détresse et autres petits fils d’Ariane qui permettent à chacun de se faufiler sur les océans sans trop les défier et en gérant les risques si bien que pour une transatlantique aller, aux vents portants et aux eaux tempérées, on ne sait plus à la fin si cela relève du défi ou d’un simple entrainement maritime routinier. Néanmoins, il faut quand même mettre tout son petit monde dans un baquet en plastique dont les 6mm d’épaisseur te maintiennent tout en haut des 2500 m de bleu profond alors je te laisse juge de savoir si cela relève de l’extraordinaire ou pas. 

Le plus simple aurait été que tu viennes en personne te faire ta propre idée. Une immersion personnelle de 2200 milles (ou 4000 km environ) qui vaut tous les discours, 13 jours et 10 heures de glissades salées, d’horizon humide découpé par le rythme inlassable des crêtes blanches au-dessus des vagues, des heures d’attentes, longues parfois, à regarder le voilier tracer inlassablement sa route entre les grains (ou dessous, souvent…). On se regarderait du coin de l’œil sans avoir besoin d’en parler, complices d’un trait d’écume tracé entre parenthèses qu’on pourrait peut-être appeler aventure, petits rats d’un laboratoire humain et technique hors du temps et du monde des reptiles.

Mais, attends, ce n’est pas en mer que commence une transat. Elle nait enfin concrètement dans les esprits avec l’attente de la fenêtre ! Oui, la fenêtre météo, celle qu’en ce début de janvier la petite troupe de voiliers en transhumance guette depuis les terrasses des cafés de Mindelo en se ramollissant à attendre qu’elle s’ouvre enfin cette fenêtre. Il est temps d’entamer la mutation, de secouer sa peau de terrien et de retrouver des sens aux aguets, polis par l’indolence cap-verdienne.

Et puis un soir, c’est bon ! Pression, dépressions, fichier Grib, barbules de vent, trains de houle croisée, mer du vent… Sur ce petit jargon du marin se clôt un dernier briefing qui voit, à l’aide de serveurs météo et de quelques pintes, la petite flottille accordée sur un compromis… On va pouvoir y aller dans 3 ou 4 jours. Ce sera peut- être un peu fort comme conditions mais il faut bien se décider !

Et la tension monte sur les pontons. La nuit, les skippers commencent à prendre leurs quarts avant l’heure et certains trainent sur le quai en essayant de se rappeler à quel moment ils ont eu cette stupide idée d’aller traversée l’Atlantique à la voile en emmenant des équipiers à peine connus, leur famille ou même des petits enfants, blonds et innocents !!

Des bras tatoués chargent les coffres pour assumer un mois d’équipiers gloutons, les caisses à outils resserrent, fixent, colmatent tout ce qui bouge ou fuit encore un peu, la pompe à gazoil recharge les vaisseaux en file indienne de son précieux nectar. On use des crayons à rayer les check-list.

Veillée d’armes, le matelot combattant à hâte de monter au front…

Ola, doucement matelot ! On est en 2021, et ce n’est pas parce que tu es prêt à partir que tu sais où tu vas et si on voudra bien de toi ! Il faut venir à bout des cryptages administratifs et sanitaires des contrées lointaines avant d’en franchir le seuil !

Allez, second briefing à base d’ouverture des eaux nationales, de prise en compte des temps de navigation dans les quarantaines, de tests PCR avant et après la transat… Comment ça, avant et après ? Dans quel bureau poussiéreux un fonctionnaire zélé a-t-il pondu cette règle ?  Existerait-il une variante atlantique du virus transmise par les poissons volants ? Allez, t’es pas médecin, t’en sais rien alors va télécharger gentiment ta quarantine form et remplit bien toutes les cases, retourne au labo en meute pour vérifier ta virginité sanitaire et boit un dernier verre en te disant que oui, bien sûr, tu peux faire confiance à l’administration des îles à palmiers d’en face, ils ne nous raconteraient pas d’histoires quand même !?

Et l’essaim finit par prendre son envol pour 12, 15 ou 20 jours, ça dépend… A une ou deux coques, carènes effilées ou un peu en surpoids, équipage génétiquement modifié pour la régate ou amoureux du «no stress », l’alchimie des lignes de coques et la teneur en fougue de l’équipage ne va pas faire arriver tout le monde en même temps ! Nous, on sort de la baie de Mindelo, sous spi, au taquet, on est en plein Vendée Globe quand même, soyons solidaires !

A la barre pour sa première transat. Avec le T-shirt Tara, amarré au même ponton que nous.

Immersion : Première fin de nuit, on est à 376 heures de Young Island point d’arrivée à Saint Vincent des grenadines. Allez, retourne le sablier et oublie la notion de temps sinon ça va être long.

Et puis de toute façon, la météo tient ses promesses pour t’occuper l’esprit. Le souffle des alizés se durcit, la houle croisée promise est au rendez-vous, le tapis de jeu s’agite, coup de pied au cul, crochet du gauche et rebelote, faut esquiver encore et encore et la corvée de vaisselle te rappelle que t’aurais dû faire l’école du cirque tant l’exercice s’apparente au jonglage. Allez, on verrouille tous les hublots et on ferme les panneaux de descente. Repli stratégique dans le ventre protecteur du cétacé.

Tu jettes un œil dehors. Il fait nuit et seules les crêtes luminescentes des vagues puissantes et quelques étoiles s’extirpent de la noirceur humide. Le vent forcit encore, il faut réduire. Faisceaux agités des lampes frontales, ballet des gestes automatiques… Voiles, cordages, manivelles, mousquetons, mains crispées, déplacements de cro-magnon, champ de vision réduit dans le halo électrique… tout tremble, s’agrippe, se coince puis se verrouille finalement au bon endroit. Tu as fait ça tellement de fois que tu pourrais le faire les yeux bandés alors tout est à sa place en moins de 5mn. Tu t’es fait rincer mais tu t’en fous, l’eau est à 25°c. Tu te souviens qu’en Islande, elle était plus fraiche dans les manœuvres.

Le bateau te remercie de l’avoir soulagé de quelque surface de toile outrancière en cessant son dandinement éhonté de la hanche qui frisait la provocation. Il se débrouille tout seul maintenant avec son pilote automatique et trace sa route en accélérant fièrement dans chaque creux de la piste, sans déraper, les carres mordant solidement dans la poudreuse, repoussant sans faillir les assauts des masses liquides aussi désordonnées qu’invisibles. Allez, va te reposer maintenant mais dans une diligence un peu folle, tractée derrière dix montures emballées sur une piste défoncée au détour d’un canyon obscur. Comment ça tu ne peux pas dormir ? Il n’y a pourtant pas d’embuscades d’indiens au milieu de l’Atlantique…

C’est juste que tu n’as pas terminé ta mutation façon Waterworld et tes ouïes sont encore embryonnaires. Pour l’instant, tu as pleine conscience que la voile est un sport mécanique. Tu empathises avec chaque câble, chaque écoute, chaque rivet, chaque poulie qui fait son job à pleine charge, tu vis dans la matrice et chaque souffrance mécanique est tienne. Grincements, ragages, mouvements hypnotiques de la barre et du vérin de pilote qui pousse et tire comme un forçat en galère, harcelé de bit datas affolés qui lui expliquent tant bien que mal comment passer cette vague par-ci ou cette autre par-là. Relation dépendante et soumise de l’homme en la machine, confiance anxieuse dans l’appareil complexe tant tu sais qu’il peut se laisser aller facilement à la haute trahison.

La technologie rejoint le mysticisme quand tu as vraiment besoin d’elle.

Adaptation. Les milles parcourus font leur travail et chacun finit sa transition aquatique, petits et grands. Tu fais corps à corps avec cet habitat instable dans lequel tu habites en tas et cela n’a rien d’une image ! Les relations humaines s’adoucissent comme si chacun comprenait la nécessité de protéger l’autre dont il a besoin pour arriver en face. Même les ados ne s’engueulent plus, devenus des petits maillons d’un quotidien métronomique ou chacun fait sa part, en surveillant l’océan du coin de l’œil pour qu’il n’empêche pas le navire de tailler sa route, obstinément.

Anouk qui se fait une « jean le cam ». les dangers du large et sa nature hostile !

Assimilation. Le voilier devient une extension de toi-même. Tu dors sur le plancher dans ton pouf Ikéa parce que tu es sous le niveau de la mer et que c’est là que ça bouge le moins, l’énergie cinétique dans ta couchette te dit que la mer se croise un peu aujourd’hui et les sifflements de l’eau sous la coque t’appellent à retourner réduire la toile pour la 46ème fois depuis le départ, la densité des grains s’évalue au nombre d’étoiles restant visibles et ces foutues sargasses ont encore embrouillé l’hydro-générateur dont le chant hydrodynamique s’assourdit.

A bord, vagues et grains, voute céleste et soleil mordant sont comme un fond de cinéma, ça cuisine, ça danse, ça surveille les cargos (mais où sont-ils ?), ça lit, dévore des séries, des docus sur la planète bleue, pédagogie du lieu et de l’instant.

Par téléphone satellite, tu reçois des news d’une métropole sous tension. Tu es couché dans ton cockpit sous un milliard d’étoiles, c’est incongru le bruit du monde. Tu vis en autonomie avec 200 W de panneaux solaires et un hydrogénérateur, le bateau, fiable comme un ami d’enfance, abat ses milles comme un bûcheron canadien ses érables… ça pourrait durer longtemps comme ça. L’équipage hésite : est-ce trop long une transat ? plus si sûr de vouloir arriver au plus vite.

Plus que 5 milles… Mais ou est la terre promise ?

Alors qu’au 5ème jour tu désespérais de ne jamais revoir la terre, tu te retrouves sans t’en apercevoir à te concentrer sur une arrivée nocturne. Masse sombre émergeant de voiles humides, scintillement des villages endormis, chassé-croisé des cargos, le vent monte dans les passes, la mer se creuse histoire de te rappeler qui est encore le boss pour quelques heures. Tu contournes une île minuscule, tu abats dans la petite baie, tu prends le coffre qui t’attend.

Plus un souffle, l’odeur oubliée d’une végétation que tu devines luxuriante, sonorisation assurée par une faune nocturne cosmopolite. Instants précieux, rhum de la victoire. Voilà c’est fait, même pas fatigués. Le bateau s’est calmé lui aussi, plus d’ondes vibrantes, on le sent apaisé, sans stigmates. Good job Khaïma !

Le lendemain matin, ça donnera ça, récompense ! (et mille pardons, je sais, ça énerve comme photos…)

On a été confiné là durant 7 jours en attente des résultats de nos tests. Non, rassure-toi, on l’a pas trop mal vécu !

La transat en chiffres :

Zéro panne ou casse matérielle

Zéro énergie fossile (merci aux panneaux solaires orientables et à l’hydrogénérateur)

160 l d’eau douce consommée pour l’alimentation et la cuisine et la toilette : soit 2,4 l / jour / personne

Vent moyen : 23 kts

Vent maximum : 39 kts

Hauteur maximum des vagues : 3,5m

Température moyenne : 27°c

32 grains tropicaux.

48 manœuvres de réduction/renvoi de voile.

2 daurades coryphènes pêchées (oui, je sais, c’est nul mais il y a trop de sargasses)

3 daurades perdues (trop vite, trop grosses, trop de mer, que des excuses !)

36 remontées de la ligne de pêche pour décrocher les sargasses

20000 tonnes de sargasses croisées (ou presque)

Des pailles en queue et des fous de bassan en survol.

30 dauphins

8 poissons volants sur le pont par jour. (dont un dans la cabine de Joan par le hublot)

1 cargo et 1 voilier rencontrés

10 films regardés

Et pour s’occuper :

Fondant chocolat/bananes, crêpes, crumble aux pommes, cookies, moelleux à l’ananas, quiche aux épinards, cake aux olives, guacamole…

A bientôt aux Tobago cays. Oui, tu vas craquer à force mais je sais pas quoi faire…

8 commentaires

  1. Pol Corvez · janvier 27

    À quand le tour du monde ?
    Biz
    Pol

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  2. ss34glory · janvier 27

    Such fun! Brilliant crossing, congratulations to all, and the boat! The Cays are a wonderful dream…

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  3. gwenolapierret · janvier 27

    Ouah génial ton récit. Bon moment à te lire et à voir vos trombines..et puis je suis rassurée car ds ton bilan pas de plastique…laisse moi rêver et dis moi que ce n’est pas un oubli de ta Part….et que vraiment vous n’en avez pas vu!

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  4. Diallo · janvier 27

    Ravie de lire le CR de votre transat. Vraiment, quelle super expérience et aventure à cinq.!!! Un peu de relâche, ces 7 jours, en attendant de nouvelles aventures. Profitez bien de tout et de toutes les personnes avec qui vous partagerez ce voyage. Bizzzzzzzes à tous. Marie-Paule

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  5. Cde Trail · janvier 27

    GOOD JOB, vous avez raison être sous les étoiles nous remets à notre place. Nous on s’enfonce toujours plus dans la connerie, Staline serait très fière de son élève Macron: propagande, censure, perte des libertés, corruption …. etc
    profitez bien est surtout ramène tes enfants car on va avoir besoin d’eux pour payer les dettes

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  6. mariegrelichehotmailcom · janvier 27

    Encore une fois… magique !!! Je ne suis pas une grosse lectrice mais ces récits me tiennent toujours en haleine ! Je ne peux pas m’arrêter de lire, même si j’entends les enfants se disputer, retourner la maison (j’imagine même pas l’état du bateau si on y était 🥴) en bruit de fond … Je m’imagine vivre cette aventure et je me souviens … que je suis malade dans un manège au Futuroscope !!! D’ailleurs ça serait une idée.. votre traversée en cinéma dynamique : avec jet d’eau salée dans la tronche comme vous, sauts de poissons sur les genoux comme vous et température à 28 degrés comme vous….
    Je m’en vais contacter les responsables de parcs d’attractions, on devrait avoir le temps de créer quelque chose avant leurs réouvertures.
    Sinon on peut inventer un petit variant kaïma dont les symptômes seraient : hallucinations de poissons volants, goût et odorat iodés et fièvre aventurière !
    Bonne continuation à tous les 5 et au plaisir de vous lire…
    Bisous

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  7. hono · janvier 27

    Quel régal de vous lire, une fois de plus ! Merci de nous faire voyager (même si il faut l’avouer, on aimerait vraiment être avec vous !!) à travers ces récits et magnifiques photos! Vous nous manquez tellement, hâte de vous entendre nous raconter vos expériences de vive voix. Bisous bisous

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  8. Sylvène et Vincent · février 2

    Un seul mot : Bravo ! Bravo pour la transat, bravo à vous les matelots, bravo à l’écrivain, aux photographes, aux cuistos ! Ca fait rêver, même Vincent qui n’ai jamais monté sur un bateau, et on n’imaginait pas la mer aussi chaude en pleine Atlantique !!! Profitez bien !

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